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Clément Marot
Œuvres complètes
di Daniele Speziari

 

Autore: Clément Marot
Titolo: Œuvres complètes (2 voll.)
Curatore: François Rigolot
Editore: Flammarion
Prezzo: € 25,26
Dati: pag. 704 (vol. 1), pag. 804 (vol. 2)






Rendre compte de l’évolution et de l’émergence de l’Auteur Clément Marot dans les différents recueils qui ont contribué, à son époque, à façonner son image: tel est l’enjeu de cette nouvelle édition des Œuvres complètes par François Rigolot, qui adopte un principe essentiellement chronologique, et ce en faisant marche arrière par rapport aux choix des éditeurs précédents, enclins plutôt à opérer un classement des pièces par formes et par genres qui ne correspondait sans doute pas à la volonté du poète. Sont ainsi reproduites, dans l’ordre, les éditions princeps de l’Adolescence Clémentine (1532) et de la Suite (1533-1534), les éditions lyonnaises des Œuvres publiées chez Dolet (1538 et 1543) et celles, posthumes, des Œuvres (1544, édition dite de Constantin-Rouillé), des Épigrammes faictz à l’imitation de Martial (1547, à Poitiers chez les frères Marnef) et des Traductions (1549-1550, chez Estienne Groulleau). Une section a été prévue, à la fin du second volume, pour les pièces qui n’ont jamais été rassemblées en recueil ou qui sont restées inédites au XVIe siècle. Soucieux de léguer à la postérité une image appropriée de lui-même et de son œuvre, précurseur, en cela, de Ronsard et des nombreuses éditions collectives publiées de son vivant, Marot prête une attention toute particulière aux mécanismes éditoriaux qui président à la diffusion de ses écrits, et ne manque pas de dénoncer les abus dont se rendent coupables des éditeurs sans scrupule. De telles polémiques trouvent leur place dans certains textes liminaires, à commencer par l’épître, révélatrice, d’après Rigolot, d’un « corporatisme intellectuel » tout nouveau (vol. 1, p. 9), que le poète adresse à ses confrères, « enfants d’Apollo », et qui figure en tête de la princeps de l’Adolescence (vol. 1, pp. 35-36) : Marot y justifie son choix de mettre ses « petites jeunesses en lumiere » en alléguant, d’un côté, les prières de ses amis (topos de la modestie), et, de l’autre, le mauvais traitement reçu par ses textes, dont une grande partie circulait déjà dans une forme « toute incorrecte, mal imprimée ». D’où la nécessité d’une édition surveillée par l’auteur, qui veut éviter que sa réputation soit souillée par les manèges de certains libraires qui, par avidité, en viennent jusqu’à à faire circuler sous son nom des textes apocryphes de mauvaise qualité : Marot y fait allusion, cette fois, dans l’épître à Dolet qui ouvre l’édition des Œuvres de 1538 (vol. 1, pp. 383-385), en prétendant qu’il y va de son honneur et de l’intégrité même de sa personne. La restauration, mise en œuvre par Rigolot, d’un principe chronologique dans la présentation des pièces de Clément Marot nous permet de mesurer l’émergence progressive, chez lui, d’une conscience d’Auteur. Formé à l’école de son père, Jean, Marot se situe, pour une part, dans le signe de la continuité par rapport à la tradition poétique française, si bien qu’il ne dédaigne pas, surtout à ses débuts, de déployer la technique héritée des "Grands Rhétoriqueurs" : ainsi, pour chacune des trois strophes de la chanson de l’Adolescence « Dieu gard ma maistresse et regente » (vol. 1 , pp. 172-173) il recourt, tour à tour, à des rimes « annexées », à des rimes « couronnées » et à des « enchaînements », tandis que, dans bien d’autres poèmes, il fait usage des rimes équivoques chéries de ses prédécesseurs. Comme son père, d’ailleurs, qui avait été "indiciaire" auprès d’Anne de Bretagne et avait suivi Louis XII lors de ses expéditions en Italie (magnifiées dans le Voyage de Gênes et dans le Voyage de Venise), Clément sert d’abord de chroniqueur sur les champs de bataille, ce qui « l’obligeait à célébrer des exploits guerriers alors qu’il ne rêvait que de paix évangélique » (vol. 1, pp. 541-542, n. 193). Une certaine continuité de Marot par rapport à la tradition poétique précédente (donc médiévale) s’exprime encore dans son activité de philologue, qui porte, notamment, sur le Roman de la Rose et sur les œuvres de Villon, qu’il déclare avoir restituées « en meilleure et plus entiere forme qu’on ne l’a veu de noz aages » (vol. 2, p. 469). Une double relation de filiation s’établit par conséquent entre Marot et Villon qui devient « à la fois son père (il le respecte) et son fils (il le corrige) » (vol. 2, p. 726, n. 27). Cependant, à mesure que le « poëtiser » se substitue au « rethoriquer » (vol. 1, p. 559, n. 469) et que les « sçavans Poëtes » prennent la place des « Orateurs savans » (vol. 1, p. 549, n. 329), Clément se démarquera désormais de son père pour se rapporter plutôt à Virgile, « Maro », son alter ego par l’homonymie, protégé par Mécène, tout comme, lui, il est protégé par François Ier, Auguste et Mécène à la fois. « Prince des poëtes françoys » et conscient de l’être, Marot se dresse en autorité en matière de langage poétique : c’est ainsi qu’il se prononce, dans une épître, en faveur de l’emploi du verbe « viser » pour « regarder » (vol. 1, p. 326) et qu’il donne « une Leçon » à ses disciples concernant l’accord du participe passé, en quoi il faut suivre le modèle italien (vol. 1, p. 453). Parmi les épîtres qui composent la fameuse querelle entre Marot et le médisant et envieux Sagon, il en est une, d’ailleurs (« Quand j’ay bien leu ces livres nouvelletz », vol. 2, pp. 281-287), qui fait une large place à des considérations d’ordre strictement poétique : Marot s’y moque du style obscur et maladroit de ses adversaires (Sagon et, en l’occurrence, La Hueterie) en passant en revue, à partir du v. 149, les rimes et les tournures dont ceux-ci abusent. Au-delà de ces querelles entre poètes, c’est, plus en général, tout un univers biographique qui semble ressortir des textes de Marot, de sorte qu’on pourrait croire avoir affaire, tout simplement, à un poète qui se plaît à mettre en scène sa vie et à en faire un sujet pour ses vers. Or Rigolot, suivant en cela Gérard Defaux, nous invite à nous « méfier de la « pulsion autobiographique » qui anime toute poésie délibérément situationnelle » (vol. 1, p. 10) et qui cache, souvent, la volonté de se construire un personnage. Si donc pour les coq-à-l’âne échangés avec Lyon Jamet, expression d’une connivence profonde, de même que pour les épîtres adressées à Marguerite de Navarre et à Renée de Ferrare, protectrices et sœurs en vérité, il n’y a pas de raison de douter de la sincérité du poète, dans d’autres cas c’est une dimension ludique pure et simple qui entre en jeu : ainsi, dans l’épître contenant « Les excuses de Marot faulsement accusé d’avoir faict certains Adieux, au desadvantage des principalles Dames de Paris » (vol. 1, p. 306), Marot s’amuse à simuler une querelle en répondant à un poème intitulé « Les Gracieux Adieux Faictz aux Dames de Paris », dont il est lui-même, sans doute, l’auteur. Quant à ses mésaventures judiciaires, « l’on ne sait toujours pas aujourd’hui si « l’affaire du lard » a vraiment eu lieu ou si elle est le pur produit de son imagination et des ressources de sa capacité fabulatoire » (vol. 1, p. 10). Parfois ce sont les éditeurs eux-mêmes qui interviennent dans la construction de l’identité du poète, notamment dans la restitution, pour le moins douteuse sinon arbitraire, des événements qui composent sa biographie : ainsi, les corrections apportées par Dolet à « L’Enfer » en 1542-1543 « s’inscrivent dans un projet narratif cohérent », car « il s’agit pour l’éditeur de recréer la trame vraisemblable mais sans doute en partie fictive de l’emprisonnement du poète au Châtelet en 1526 » (vol. 2, p. 678, n. 351). Dans d’autres cas (les Élégies, par exemple), il s’agit, pour le lecteur, de ne pas confondre « la persona, c’est-à-dire le masque que choisit de porter le poète, et les données de la biographie » (vol. 1, p. 577, n. 9). En plus des outils qu’elle nous offre pour une meilleure compréhension de la construction, au fil du temps, de l’identité de l’Auteur Marot, la nouvelle présentation adoptée par Rigolot présente un autre mérite évident : elle permet en effet de mettre en valeur le goût pour la varietas dont fait preuve le poète, puisque, dans un même recueil, on peut trouver, côte à côte, des textes appartenant à des genres différents. Encore, des intitulés tels que « Et commencent les epistres differentes » (vol. 1, p. 306) ou « Et commencent les chantz divers » (vol. 1, p. 333) montrent que la diversité, dont Marot « est le chantre » (vol. 1, p. 586, n. 157), s’étend aux genres eux-mêmes, qui peuvent servir, sans solution de continuité, des thèmes religieux ou mondains. C’est le cas, par exemple, des ballades, tantôt exprimant l’amour d’un « amant ferme » (vol. 1, p. 119) ou célébrant des exploits guerriers, tantôt portant sur des sujets théologiques (« Ballade de la Passion nostre seigneur Jesuchrist », vol. 1, pp. 127-128). Parfois la transition abrupte, au sein d’un même recueil, entre deux registres totalement incompatibles en vient jusqu’à surprendre : ainsi, dans les Œuvres de 1538, « après le culetis forcené d’Alix » on passe à « la prière du « Notre Père » (vol. 1, p. 608, n. 122). La disposition chronologique qui régit l’édition des Œuvres complètes par Rigolot nous permet également d’apprécier l’abandon progressif, de la part de Marot et de ses contemporains, des genres médiévaux, dont témoigne un « Dialogue nouveau, fort joyeulx » : « Rondeaulx, ballades, / Chansons, dixains, propos menuz, / Compte moy qu’ilz sont devenuz » (vol. 2, p. 252, v. 11-13). On comprend donc l’extrême complexité de la personnalité et de la pratique poétique de Marot, dont on a pu s’étonner qu’il fût, à la fois, « l’auteur du blason « Du beau Tetin » et le traducteur des Psaumes » (vol. 1, p. 7), à l’image, au fond, de sa protectrice Marguerite de Navarre, qui savait proposer, dans son Heptaméron, un mélange d’ « amour profane et de dévotion exaltée » (vol. 1, p. 8). Poète badin, certes, comme l’ont sommairement défini les histoires littéraires, mais également engagé du côté de la « Belle Christine », la vraie Église du Christ, contre « Symonne », l’Église romaine corrompue (voir « Le Balladin et dernier œuvre de maistre Clement Marot », vol. 2, pp. 511-519), Marot méritait d’être reconsidéré en tenant compte de ses multiples facettes et de son évolution : d’abord, héritier des "Grands Rhétoriqueurs", puis précurseur, en quelque sorte, de la Pléiade dans la pratique de genres empruntés à l’Antiquité (l’hymne, l’églogue, l’épigramme) ; dans un premier temps, "indiciaire" et poète de cour, ensuite exilé cherchant refuge, tour à tour, à Nérac, à Ferrare et à Genève. Une figure qui, en prétendant se dévoiler, nous conduit dans un univers où se fondent réalité et fiction, chronique et jeu littéraire.






 

 

pubblicato il 04/03/2010

 


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